ÉDITORIAL — L’heure du choix (ou quelque chose qui y ressemble)

Demain, les Québécois voteront. Officiellement, il s’agit d’élire une administration municipale. En réalité, c’est une expérience sociologique grandeur nature sur la persévérance d’un peuple devant l’absurde.

Depuis des semaines, les candidats défilent devant les caméras, les électeurs, et parfois même les nids-de-poule. Ils promettent la mobilité, la transparence, la proximité et d’autres concepts abstraits qui semblent sortir d’un atelier de communication tenu dans un café végétalien du Plateau.

Chacun se dit « à l’écoute des citoyens », ce qui, en langage politique, signifie « en train de regarder les sondages ». Les programmes s’accumulent, les slogans s’annulent : « Avançons ensemble », « Continuons le changement », « Rebâtir l’avenir maintenant ». Tout cela évoque davantage une équipe de marketing sous perfusion qu’un projet de société.

Pendant ce temps, l’électeur moyen feuillette distraitement la section « Municipales 2025 » en espérant y trouver un horoscope. On se demande vaguement qui est Luc Rabouin, pourquoi il sourit toujours, et si l’herbe sur la photo de sa campagne est réelle ou générée par ordinateur.

Les experts parlent de désintérêt, mais le mot est faible : il s’agit plutôt d’un intérêt contemplatif. Nous observons la politique comme on regarde la pluie : en espérant qu’elle cesse d’elle-même, tout en sachant qu’elle reviendra demain.

Montréal, nous dit-on, est à la croisée des chemins : il faut choisir entre la voiture et le vélo, entre la tour à condos et le logement social, entre la consultation et la concertation.

L’électeur, lui, cherche encore l’option « aucune de ces réponses » sur son bulletin.

Et pourtant, il ira voter. Par habitude, par devoir, ou simplement pour se prouver qu’il peut encore faire la file pour autre chose qu’un café. Voter, c’est notre yoga civique : on se plie, on respire, on coche, on se sent mieux, sans trop savoir pourquoi.

Il faut saluer la force tranquille de la démocratie municipale : ce système où l’on choisit ses dirigeants à 37 % de participation, puis on se plaint à 100 %. C’est une forme de cohérence à laquelle peu de sociétés peuvent aspirer.

Les pancartes finiront par tomber, souvent à cause du vent plus que du résultat. Les slogans, eux, resteront dans nos esprits comme des refrains de jingles publicitaires : entêtants, creux et vaguement culpabilisants.

Lundi matin, Montréal se réveillera identique à la veille, sauf que les mêmes nids-de-poule seront désormais « reliés à une vision ». Et quelque part, un conseiller municipal promettra de « tirer des leçons » pendant que le trottoir s’effrite sous la pluie.

Mais qu’importe. L’essentiel est ailleurs : dans ce moment rare où des millions de gens se disent « ça ne changera rien », et le font quand même. C’est peut-être ça, la citoyenneté moderne : un mélange de lucidité et d’entêtement administratif.

Les bureaux de scrutin ouvriront à 9 h. Le désenchantement, lui, ne ferme jamais.