À la croisée des chemins : la cité, l’âme et le nid-de-poule
Par Jean-Benoît Lisier, chroniqueur invité
Dimanche, Montréal votera. Officiellement, il s’agit d’élire une administration municipale; en réalité, c’est une métaphore nationale qui se joue dans l’isoloir. Car au-delà des trottoirs fissurés et des pistes cyclables encore fraîches de peinture, c’est notre rapport collectif à la cité, à l’ordre et au sens du bien commun qui s’effrite.
Depuis quelques années, la politique municipale se veut « proche du monde réel », et pourtant, jamais elle n’a semblé aussi abstraite. On parle de cônes orange comme d’un destin, de mobilité comme d’un salut, de verdissement comme d’une rédemption. Montréal n’élit pas un maire : elle se cherche un mythe.
Et peut-être que cette élection, malgré sa banalité apparente, dit quelque chose de plus vaste sur l’état du Québec lui-même.
Le Québec, jadis mû par de grands élans collectifs, s’est lentement installé dans une forme de confort résigné. Nous ne rêvons plus de pays, de révolution tranquille ni de changement durable ; nous rêvons d’une place de stationnement gratuite et d’un déneigement efficace. Ce sont des aspirations légitimes, mais ce ne sont pas des projets de société.
Or, d’un côté, la colère gronde. Elle prend la forme de publications enflammées, de pancartes indignées, de cris plus forts qu’ils ne sont réfléchis. De l’autre, le confort institutionnel apaise ceux qui préfèrent la stabilité à la conviction. Entre les deux, un gouffre s’élargit : celui du cynisme tranquille, où l’on rit des politiciens tout en s’en remettant à eux.
C’est dire que nos dirigeants ont trouvé le mot magique : l’équilibre. Être « équilibré », aujourd’hui, c’est parler avec gravité sans jamais prendre position. La politique s’est transformée en exercice d’animation de panel : on dialogue, on consulte, on écoute. On n’agit plus, on « accompagne le changement ».
Au fond, c’est peut-être le prix d’une démocratie qui ne sait plus où elle va. Il fut un temps où le Québec débattait de sa place dans le monde ; aujourd’hui, il discute de sa place dans la file du Bixi. Le courage politique s’est dissous dans les communications stratégiques, et le débat public s’est réfugié dans les algorithmes. La conversation collective s’est déplacée des cafés vers les stories Instagram, où chaque opinion est aussitôt suivie d’un émoji pour l’adoucir.
La modernité québécoise s’est construite sur la promesse d’un progrès collectif. Mais à force de confondre progrès et confort, nous avons oublié que le changement exige parfois l’inconfort. La fierté nationale s’est peu à peu transformée en gestion identitaire. On ne rêve plus d’affirmation ; on rêve d’approbation.
Certains blâment la mondialisation, d’autres la génération TikTok, d’autres encore la « fatigue du débat ». En vérité, c’est la peur du désaccord qui nous paralyse. Nous sommes devenus une société qui craint la confrontation au nom du vivre-ensemble. Une société où l’on confond le consensus avec la vérité, et la nuance avec la tiédeur.
Reste une question : que voulons-nous faire de ce que nous sommes ? Pendant que les partis se disputent la gestion du quotidien, personne ne parle plus de destin collectif. Les uns veulent « réconcilier l’économie et l’écologie », les autres « réconcilier la tradition et la modernité ». Tous veulent « rassembler », mais nul ne sait autour de quoi. Les mots ont remplacé les idées, et la communication a remplacé la conviction.
Ce n’est pas une crise politique ; c’est une crise du sens. Le Québec n’a pas cessé de parler, il a cessé de se raconter. Jadis, nous avions des écrivains qui forgeaient des mythes, des professeurs qui formaient des consciences, des leaders qui osaient heurter. Aujourd’hui, nous avons des gestionnaires de perception.
Mais surtout, ce vide n’est pas irréversible. Ce n’est pas la première fois que le Québec traverse une fatigue morale. Après 1980, il a dû se redéfinir. Après 1995, il a dû se consoler. Aujourd’hui, il doit se réveiller. Mais pour se réveiller, encore faut-il se souvenir de ce qu’on voulait être.
Il ne s’agit pas de ressusciter les vieux rêves, mais de les traduire. Le monde a changé, mais la question demeure : que voulons-nous faire de notre différence ? Si l’indépendance n’est plus le mot d’ordre, la dépendance intellectuelle ne peut pas en devenir un.
Dans cette lassitude collective, il subsiste pourtant une lumière : la persistance du doute. Douter, ce n’est pas se résigner ; c’est refuser les certitudes faciles. Et peut-être que c’est là, dans ce doute tranquille, que se cache encore la possibilité d’un renouveau.
Comme l’écrivait Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Il serait temps de renommer les nôtres : le cynisme n’est pas de la lucidité, l’indifférence n’est pas de la paix, et le confort n’est pas du progrès.
Le Québec n’a pas besoin d’une nouvelle idéologie. Il a besoin d’une conversation sincère, dénuée d’ironie et de calcul, sur ce qu’il veut être dans un siècle où tout change sauf l’essentiel : la nécessité de croire en quelque chose.
Comme le rappelait David Hume, « il est rare que la liberté, de quelque nature qu’elle soit, périsse tout d’un coup. » La liberté, au Québec, ne s’est pas éteinte : elle s’est simplement endormie sous le poids de l’habitude. Et c’est peut-être là notre véritable défi : retrouver le goût de la vigilance avant qu’il ne soit trop tard.
Dans cette lassitude collective, il subsiste pourtant une lumière : la persistance du doute. Douter, ce n’est pas se résigner ; c’est refuser les certitudes faciles. Et peut-être que c’est là, dans ce doute tranquille, que se cache encore la possibilité d’un renouveau.
Jean-Benoît Lisier est analyste politique, ex-militant et spécialiste des référendums oubliés. Il rêve d’un Québec souverain avec un tramway entre Lévis et l’indépendance.

