Le CH perd encore; que reste-t-il de l’identité québécoise?
Par Marc-Antoine Bock-Beaulieu, chroniqueur invité
Une autre défaite, un autre lendemain gris. Les Canadiens de Montréal sont éliminés après s’être inclinés hier soir face aux Capitals de Washington. Et à force de perdre, le CH semble désormais porter sur ses épaules plus qu’un simple palmarès : il traîne la lassitude d’un peuple.
On pourrait y voir une simple contre-performance sportive. Mais le hockey, au Québec, n’a jamais été qu’un jeu. Il est un récit collectif, une liturgie hivernale, un miroir de notre état d’âme national. Et ce qu’il nous renvoie aujourd’hui, c’est l’image d’une collectivité qui a désappris la fierté. Jadis, on entrait au Forum comme à la messe. Aujourd’hui, on assiste au match comme à une conférence sur la décroissance du courage.
Depuis la dernière Coupe Stanley, en 1993, tout a changé. Le référendum s’est effacé, nos tavernes sont devenues des espaces de dégustation consciente, et la ferveur s’est muée en cynisme chic. On applaudit un tir cadré comme on célèbre une réforme : rare, fragile et aussitôt suivie d’une déception.
L’entraîneur-chef Martin St-Louis parle de « reconstruction ». Le mot sonne juste : c’est aussi celui qu’utilisent nos politiciens lorsqu’ils veulent masquer l’absence de résultats. « On bâtit pour l’avenir », dit-on. Mais personne ne sait plus quand commence l’avenir.
Ne nous y trompons pas : derrière cette impuissance se cache quelque chose de plus vaste, la peur de déranger. La peur d’assumer qu’on veut gagner. Dans un monde obsédé par l’inclusion, même la victoire semble devenue suspecte. On veut des joueurs « exemplaires », des fans « respectueux », des entraîneurs « inspirants ». Mais plus personne ne veut de héros. Le politiquement correct a conquis les vestiaires : on s’excuse de célébrer, on s’excuse d’exister.
Le CH n’est plus qu’un symbole, celui d’un peuple qui a troqué la passion pour la prudence. Autrefois, on disait : « Nos hivers sont longs, mais notre équipe est forte. » Aujourd’hui, nos hivers demeurent interminables, et notre équipe incarne notre rapport au changement : on en parle, on l’analyse, mais on patine sur place.
Le CH reconstruit, comme l’État réforme : lentement, douloureusement, et toujours en parlant de transition. « Culture gagnante », « relance », « avenir durable » : les mêmes mots creux, recyclés, comme des cônes orange de la langue publique.
Il ne s’agit pas ici de sport, mais de sens. Chaque défaite du Canadien est un rappel discret que la culture de la résilience est parfois une culture de la résignation. Et si, au fond, le CH perdait parce qu’il incarne trop bien le Québec contemporain : talentueux, sentimental, et convaincu que l’effort est déjà une victoire?
Peut-être qu’il ne nous reste plus qu’à espérer qu’un jour, quelque part, entre deux slogans sur la transition et la diversité, renaîtra le goût simple du triomphe. Celui qui faisait dire à un peuple : nous sommes peu, mais nous sommes forts… mais encore faut-il s’en souvenir.
Marc-Antoine Bock-Beaulieu est chroniqueur, sociologue autoproclamé et défenseur de l’Occident (mais version PowerPoint).

