Stationner droit : l’angle mort du civisme québécois

MONTRÉAL — On croit souvent que le civisme se mesure à la ponctualité, au respect des files ou à la qualité du tri sélectif. Mais dans les rues du Québec, une autre épreuve, discrète mais révélatrice, divise la population : le stationnement parallèle.

Longtemps perçu comme un simple test de compétence automobile, il s’est transformé en baromètre moral. « C’est un art perdu », soupire un instructeur de conduite à Rosemont, en observant un automobiliste manœuvrer avec la grâce d’un chariot élévateur ivre. « Les gens ne veulent plus reculer. Symboliquement, c’est fort. »

Selon les données obtenues par Le Doute, seulement 17 % des Québécois savent se stationner parallèle du premier coup. Le reste préfère tourner le coin, abandonner, ou simplement attendre un miracle sous forme de garage privé.

À Montréal, le stationnement parallèle est obligatoire à l’examen de conduite. Mais à Laval, Saint-Jérôme et d’autres centres régionaux, les candidats n’ont qu’à se glisser entre deux cônes de plastique dans un stationnement vide. « Ce n’est pas une épreuve, c’est une chorégraphie pour enfants », affirme un psychologue du transport.

Les experts consultés par Le Doute sont unanimes : le stationnement parallèle n’est pas qu’une question de technique. « C’est une métaphore du vivre-ensemble », avance un sociologue de l’UQAM. « Savoir entrer dans un espace restreint sans déranger les autres, c’est l’essence du contrat social. »

Pour plusieurs conducteurs, la peur de l’échec reste omniprésente. « Je panique dès qu’il y a quelqu’un derrière moi », confie Josée, 34 ans, de Longueuil. « Une fois, j’ai laissé ma voiture en diagonale et j’ai pris l’autobus. Je me suis sentie soulagée, mais aussi vaincue. »

Les instructeurs, eux, dénoncent un manque criant de rigueur. « Les jeunes ne comprennent pas la notion d’angle mort », déplore un examinateur de la SAAQ à Hochelaga. « Ils pensent que c’est un concept philosophique. »

À Québec, le ministère des Transports reconnaît qu’il existe « des disparités régionales » dans l’enseignement du stationnement parallèle. Une porte-parole précise toutefois qu’il appartient à chaque centre de « juger des compétences locales. » Traduction : à Saint-Jérôme, on continue de croire que se garer entre deux voitures est un luxe montréalais.

Les villes, elles, ne s’entendent pas non plus. Certaines peignent les lignes trop larges, d’autres trop étroites, d’autres encore à des angles qui défient la géométrie euclidienne. À Gatineau, un rapport interne mentionne qu’un conducteur sur trois se stationne « de biais, mais avec confiance ».