La STM ou la dérive diversitaire du métro occidental
Par Marc-Antoine Bock-Beaulieu
Il fallait tôt ou tard regarder la vérité en face : la troisième grève de la STM en six mois n’est pas simplement un conflit de travail. C’est un révélateur. Un révélateur de ce que devient une société lorsqu’elle se laisse happer par les lubies du politiquement correct, par cette idéologie diversitaire qui sacralise les revendications particulières tout en reléguant le bien commun au second plan, comme s’il s’agissait d’un caprice réactionnaire.
Dans le Montréal contemporain, on ne parle plus du citoyen. On parle de « client », d’« usager », de « personne en déplacement ». La novlangue sociétale a fait son œuvre : elle anesthésie le réel. Le citoyen n’est plus un sujet politique; il devient une unité administrative flottante, interchangeable, effacée. Et c’est précisément dans ce vide symbolique que s’enracine la crise actuelle.
Car ce que nous révèle la STM, c’est l’incapacité grandissante des institutions modernes à assumer leur mission première, paralysées qu’elles sont par le double joug du juridisme procédurier et de la sensibilité politique exacerbée. À force de répéter qu’il faut « écouter toutes les voix », on finit par ne plus entendre la seule qui importe en démocratie : celle du peuple. Le Montréalais qui tente simplement de se rendre au travail découvre qu’il devient, bien malgré lui, l’otage d’un rituel bureaucratico-syndical qui se rejoue à intervalles réguliers, comme un théâtre absurde où chacun récite la même partition.
Et que dire de la communication de l’organisation? Le politiquement correct y règne comme une langue d’État. Tout y est soigneusement neutralisé, filtré, aseptisé. On ne dit jamais « grève », mais « interruption de service ». On ne parle plus de « crise », mais d’« enjeux en cours ». On ne reconnaît jamais l’exaspération populaire : on se contente de « remercier les usagers de leur compréhension », comme si la compréhension était un devoir civique auquel le peuple doit se soumettre.
Cette gouvernance compassionnelle, qui s’excuse à tout vent mais n’assume jamais rien, est devenue la marque de fabrique des institutions modernes. Elle prend la forme d’un management émotionnel où l’on croit pouvoir désamorcer une colère légitime par des formules molles, alors qu’il s’agit en réalité d’un refus obstiné de nommer les choses. Nommer, c’est s’exposer. Et s’exposer, c’est risquer de déplaire au clergé progressiste qui surveille constamment la parole publique.
On nous dira que la grève est un droit, certes. Mais un droit dans une société structurée par des devoirs. Or, voilà le cœur du problème : dans la modernité liquéfiée qui caractérise notre époque, les devoirs se dissolvent tandis que les droits se multiplient à l’infini. L’équilibre civique s’effondre. L’institution, intimidée par le discours dominant, n’ose plus rappeler qu’elle sert quelque chose de plus grand qu’elle-même : la continuité de la vie collective.
Et c’est ainsi qu’un simple réseau de transport devient le miroir d’une civilisation qui doute d’elle-même. Une civilisation qui se décompose dans l’individualisme revendicatif, dans la fragilisation de l’autorité, dans la sacralisation des susceptibilités particulières. Une civilisation qui ne sait plus réparer un métro, mais prétend pourtant réinventer la société.
La troisième grève n’est pas un accident. Elle est le symptôme d’une époque où le service public cesse d’être public, où la collectivité cesse d’être un horizon, où le citoyen se voit relégué au rang de figurant dans le théâtre idéologique de son propre pays.
Pendant ce temps, sur les quais, les Montréalais attendent. Ils attendent un train, mais aussi, peut-être surtout, un signe que leurs institutions n’ont pas définitivement renoncé à la mission qui justifiait autrefois leur existence.
Marc-Antoine Bock-Beaulieu est chroniqueur, sociologue autoproclamé et défenseur de l’Occident (mais version PowerPoint).

