Une carte d’identité n’a jamais été un instrument de justice sociale

Par Étienne-Marx Duguay-Tremblay, collaborateur invité

Depuis quelques jours, plusieurs commentateurs conservateurs jubilent devant la proposition du maire de New York, Zohran Mamdani, d’exiger une preuve de résidence afin de permettre aux citoyens d’accéder aux rabais des futures épiceries municipales. Ils croient y voir la démonstration d’une hypocrisie progressiste, où ceux qui dénonçaient hier les exigences documentaires lorsqu’il était question du droit de vote les accepteraient aujourd’hui dès qu’elles servent leur propre projet politique.

Je ne leur offrirai pas cette satisfaction.

Car, contrairement à ce qu’ils imaginent, la contradiction ne réside pas dans les principes de la gauche. Elle réside chez ceux qui sont prêts à les abandonner à la première difficulté administrative.

J’ai toujours considéré qu’exiger une pièce d’identité pour exercer un droit démocratique créait un obstacle réel pour les citoyens les plus vulnérables. Je considère aujourd’hui qu’exiger une pièce d’identité pour accéder à un programme public destiné à rendre l’alimentation plus abordable soulève exactement les mêmes inquiétudes. Les principes ne sont pas des vêtements de saison qui changent parce que le programme gouvernemental est différent.

On me répondra qu’il faut bien vérifier que les rabais profitent uniquement aux résidents de New York. C’est un argument sérieux. C’est aussi exactement celui qu’invoquent tous les gouvernements lorsqu’ils décident d’ajouter une nouvelle exigence documentaire à la vie de leurs citoyens.

Le formulaire est toujours raisonnable. La preuve est toujours minimale. La vérification est toujours présentée comme une simple formalité. Et pourtant, les personnes qui vivent dans la précarité savent que les formalités ne sont jamais réparties équitablement.

Il est facile d’oublier qu’une adresse fixe constitue déjà une forme de privilège. Pour plusieurs personnes en situation d’itinérance, pour des femmes ayant quitté un conjoint violent, pour certains nouveaux arrivants ou encore pour des citoyens dont la situation administrative est instable, démontrer son admissibilité n’est pas un geste anodin. C’est parfois une épreuve.

Chaque nouvelle exigence documentaire est présentée comme un petit sacrifice demandé à tous. Dans les faits, elle est presque toujours un grand sacrifice imposé aux mêmes.

Je sais déjà ce que plusieurs de mes amis progressistes me répondront. Ils me diront que la situation est différente. Que les épiceries municipales ne sont pas des élections, que l’État doit protéger ses ressources, que les contribuables new-yorkais financent le programme et qu’il est donc normal de réserver les rabais aux résidents.

Je comprends chacun de ces arguments. Je constate simplement que ce sont, à quelques nuances près, les mêmes arguments que nous avons combattus pendant des années lorsqu’ils servaient à justifier d’autres exigences d’identification.

La cohérence politique consiste précisément à défendre un principe lorsqu’il devient inconfortable. Si nous croyons réellement qu’une pièce d’identité constitue un obstacle suffisamment important pour remettre en question l’accès à un droit démocratique, alors nous devons accepter qu’elle puisse également remettre en question l’accès à un programme alimentaire destiné aux personnes qui peinent déjà à joindre les deux bouts.

Et si, au contraire, nous estimons que cette exigence est raisonnable parce qu’elle protège l’intégrité d’un programme public, ayons au moins l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que nous avons changé d’avis. Ce que je refuse, c’est cette étrange gymnastique morale qui consiste à considérer une même mesure comme une violence institutionnelle le lundi et comme un simple outil de saine gestion le mardi, selon l’auteur du communiqué.

La gauche vaut mieux que cela.

Elle ne devrait jamais défendre une procédure administrative simplement parce qu’elle est proposée par un gouvernement dont elle partage les objectifs. Elle devrait défendre les personnes qui risquent d’en subir les conséquences, même lorsque cette défense devient politiquement embarrassante.

L’État adore les documents. Ils sont propres. Ils sont neutres. Ils donnent l’impression que la justice peut être administrée comme un classeur bien organisé. Mais la justice sociale n’a jamais commencé par une file d’attente devant un comptoir où quelqu’un demande : « Vos papiers, s’il vous plaît. »

Si nous voulons bâtir une société fondée sur la confiance plutôt que sur la suspicion, il faut accepter une idée pourtant très simple : une pièce d’identité n’est jamais un instrument de justice sociale. Elle n’est qu’un outil administratif. Et les outils administratifs, lorsqu’ils deviennent les gardiens de nos droits, finissent presque toujours par exclure ceux qui avaient le plus besoin d’être inclus.

Étienne-Marx Duguay-Tremblay est essayiste et militant socialiste. Il soupçonne toute procédure administrative de cacher un rapport de pouvoir.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *